« Maintenant » : et après ? (Lecture)

« Maintenant » aligne une description cinglante du capitalisme à l’ère du data, et brasse un humus sain et vigoureux pour l’avenir des luttes. La condition : déjouer le piège de sa radicalité, qui s’abîme dans une description totalisante et disqualifiante de l’état de choses capitaliste. À la pure brillance et à l’ivresse du « maintenant » insurrectionnel, il faut ajouter la durée et la connectivité de ce qui « maintient » ensemble les moments et les lieux de résistance. Les notions de « communauté » et de « lien » ontologique, développés par les auteurs du Comité Invisible, sont selon moi les lignes de fuite qui permettront d’élargir le peuple des résistants.

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On doit d’abord à ce petit livre nerveux de formuler avec une précision rageuse la dénonciation des sortilèges que le capitalisme a jétés sur nos vies, nos liens, nos lieux.

On y trouve des attaques cinglantes, qui déshabillent le capitalisme et l’État vassal de leurs dernières parures de civilisateurs, décrivant comment l’avidité inextinguible d’un système économique parasite s’infiltre jusque dans les failles de la subjectivité. Mais les auteurs taillent aussi en pièce les antiennes rassurantes du progrès et de la (social-)démocratie, raillant au passage les partis politiques et organisations syndicales, de même que les récits réconfortants de « l’économie collaborative » ou de la « transition » (le titre du livre – « Maintenant » – est une réponse assez explicite à celui du film « Demain »), lesquelles ne serviraient qu’à étouffer le feu de la colère et la fondre dans l’alliage des institutions et des échanges marchands. Surtout, ils démontrent avec minutie comment les technologies œuvrent à reconfigurer le Moi, ses relations et ses expériences, pour en intégrer chaque miette dans le capitalisme des données. Les premières lignes du livre donnent à l’œuvre un souffle et une direction, comme on décoche une flèche à l’aide d’un arc tendu à l’extrême : « Toutes les raisons de faire la révolution sont là (…) mais ce ne sont pas les raisons qui font la révolution, ce sont les corps. Et les corps sont devant des écrans. » Cette camisole technologique interconnectée fait du Moi la figure ultime et paradoxale de l’aliénation, la nouvelle frontière du capitalisme d’exploitation des données. Comme l’expriment les auteurs, le but du capitalisme n’est pas de vendre ce qui est produit, mais de monétiser ce qui ne semblait pas monétisable jusqu’alors. Ainsi, Facebook transforme un ami ou un simple « j’aime » en capital (plus j’en ai plus je vaux d’argent). « Le capitalisme, c’est l’extension universelle de la mesure », écrivent-ils. Un projet en parfaite continuité avec l’ambition moderne de contrôle et d’exploitation, d’ingénierie et de management du monde.

Dans ce livre dense, on entrevoit aussi comment cette vision d’une acuité implacable peut s’abîmer dans la glorification de l’instant révolutionnaire sans lendemain, saisie par le virus de la pureté, dont le corollaire est une suspicion générale envers toute velléité de (re)construire. Pour l’instant, supposent les auteurs, nous sommes au stade où agir, c’est se révolter. La casse dessine « la grammaire politique élémentaire de l’époque ». Au moment où vivre, c’est casser tout ce qui nous en empêche. Car le sol n’est plus assez sain pour y bâtir. Il n’y a plus rien à se réapproprier puisque « le capital s’est emparé de chaque détail et de chaque dimension de l’existence ». Tel est l’argument. En effet, qui voudrait reprendre le contrôle d’un système d’exploitation qui laisse la Terre exsangue et les humains en mode zombie ? Pour en faire quoi ? C’est donc la fin du « programme révolutionnaire traditionnel » que décrètent les auteurs du Comité Invisible. Selon eux, la figure du Travailleur, devenue facultative au Capital, s’est effacée au profit de celui que les auteurs appellent « le Crevard ». Le Crevard s’occupe vaguement, il ne sait pas trop à quoi, grapillant sa subsistance sur le dos du monstre technologique qui n’a plus véritablement besoin de lui, s’engageant dans une auto-entreprise qui finit par se confondre intégralement avec lui-même, ou militant mollement pour un « revenu universel », l’horizon très « gauche modérée » du Crevard.

Certes. L’esthétique de l’instant révolutionnaire de « Maintenant » est peut-être rendue légitime par l’horizon obscur des temps. Mais elle soulève quelques réserves. Réserves accrues par un autre aspect du propos, plus agaçant pour un esprit qui vit à la marge de l’ethnocentrisme français. Il s’agit de cette manière de faire de la France circumparisienne l’épicentre du destin mondial. De longues gloses sur les « événements de 2016 » font de l’émergence d’un petit groupe de « casseurs » aux avant-postes des manifestations syndicales et citoyennes, le prototype et l’aboutissement de la lutte libératoire. Ainsi, malgré une critique en règle du Moi, on retrouve ironiquement ce genre d’hypertrophie de soi, appliquée à l’agitation passagère de quelques centaines ou milliers d’insurgés. Cette surévaluation de l’instant et du groupe révolutionnaires, de ce communisme éphémère en acte que constitue la rébellion violente, est d’autant plus perceptible qu’elle n’est pas étanche au type de critique radicale du Comité Invisible : cet épisode de contestation ne tombe-t-il pas sous le coup de la critique des auteurs ? le « système » a-t-il vraiment vacillé durant ces journées de casse et de colère ? Ou bien s’est-il simplement offert un petit frisson médiatique, écho national indigné au frisson joyeux des casseurs encagoulés ? Non qu’il faille condamner ou dénigrer ces moments où le feu de l’insurrection a pris, même fugacement. Non qu’il faille mettre en doute l’importance de cette possibilité séminale d’une lutte violente autoorganisée, capable d’indifférence face aux discours de modération des acteurs institués et à la moralisation médiatique. Mais bien qu’il faille résister au risque de surestimer et sacraliser sa propre expérience, et s’inquiéter d’une critique dont la radicalité ne laisse place à rien d’autre que l’éphémère flambée des colères concentrées.

Car plus fondamentalement, La question que soulève cet essai est foncièrement bienveillante : comment faire en sorte que cette radicalité ne stérilise pas l’avenir ? comment éviter qu’elle fasse gagner le découragement là où l’espoir devrait croître ? Car on voit mal comment une critique aussi radicale de toute institution, de tout embryon de réaction organisée, s’arrêterait aux frontières de l’Occident et de sa machine d’exploitation capitaliste. Le risque est sérieux. C’est celui, dans une époque où le niveau de destruction et de contrôle est bien celui décrit par les auteurs, de se couper d’alliés potentiels à l’intérieur et à l’extérieur du système. Au cri de « à mort la politique », les auteurs en appellent à la destitution « du monde ». Mais l’école, l’université, l’hôpital, l’association d’usagers ou de riverains – disqualifiés en bloc par le Comité Invisible – sont-ils exclusivement des sclérifications assujetties à l’ordo-libéralisme ? Où doit-on apprendre à y voir, y installer et y cultiver des foyers de résistance, des îlots de divergence ? Un exemple, qui est pour moi bien plus que cela*, c’est celui des cultures indigènes. Les seules qui à ce jour, résistent obstinément à la logique d’appropriation et de fragmentation libérale capitaliste. Comment s’assurer qu’elles restent indemnes de cette destitution de tout ? Comment s’assurer que l’on continuera à chérir leur lutte, leur survie qui à elle seule rend logiquement impossible la totalisation capitaliste ? Comment garantir que la gloriole insurrectionnelle ne laisse pas le goût amer d’un piteux « tout se vaut » ? Finalement, le risque est celui d’une nouvelle colonisation, non plus triomphale et d’exploitation, mais cynique et de destitution. J’ai intitulé cette lecture « Maintenant : et après ? ». Elle aurait pu se titrer « Ici : et ailleurs ? ». Car aucun « ici » ne vaut pour les autres. Et c’est le raccordement entre les « ici », entre les « maintenant », qui dessinera la carte et racontera l’épopée de la résistance aux destructions capitalistes en cours.

Pour répondre à ces questions et trouver dans le texte du Comité Invisible les chemins qui conduisent hors du volcan de la révolte en fusion, il faut naviguer sur les oscillations et perturbations d’une écriture à plusieurs mains – au moins trois, probablement. Il faut d’abord éviter les courants lyriques ascendants qui nous emportent vers une stratosphère d’évidences éthérées Selon celles-ci, il faudrait simplement décider de « vivre », et de vivre « maintenant ». Et cela serait équivalent à faire exploser le carcan du Moi, de la Société, du Capital, de la Technostructure. À coup sûr, de telles généralités ne permettent pas de reprendre pied dans une pensée d’action. Ces écueils évités, on trouve alors, dans les creux, entre les vagues rugissantes de l’enthousiasme révolutionnaire et de la critique radicale, quelques fils d’Ariane, quelques lambeaux d’étoffe, quelques signes en direction de ce que serait une vie tissée contre la terreur capitaliste et en dépit d’elle. Une première ligne de fuite hors du magma insurrectionnel, très générale, c’est l’ontologie des relations proposée par les auteurs. Ce dont notre réalité est ultimement constituée, ce ne sont pas des « individus », ni même des « pulsions » ou des « gènes », bref des entités dernières égoïstes, mais bien des liens, des relations, des agencements. Là, nous arrivons en terrain constructible, l’atmosphère est à nouveau respirable. Ce que les auteurs indiquent très justement, c’est que ce sont ces liens qu’il faut inventer et cultiver, et ce sont eux que vise à détruire et remplacer ultimement le système capitaliste et sa nouvelle superstructure technologique. « Là où les GAFA prétendent mettre en lien le monde entier, ce qu’ils font, c’est travailler à l’isolement réel de chacun », expliquent les auteurs. Tout lien qui échappe à la médiation économique et technologique est en soi une résistance, un ailleurs possible à la prison capitaliste. Liens d’amitié (hors Facebook), d’amour (hors Tinder), d’hospitalité (hors AirBnB), voire même lien économique (hors Amazon). Ajoutons-y les liens à la Terre, aux Esprits de la forêt, aux procédés ancestraux et non appropriables qui font naître le goût dans le vin, le pain, la bière – j’y reviendrai. Un autre aspect fertile du livre est sa défense de la pluralité. Selon les auteurs, il existe bien une manière légitime d’être politique. Ils la décrivent comme un surgissement, qui révèle « l’irréductible pluralité humaine, l’insubmersible hétérogénéité des façons d’être et de faire ». Une politique du conflit et non de l’unification. Mais, ajoutent-ils, « Dans toute civilisation animée d’une pulsion vers l’Un, cela sera toujours un scandale. » Profondément imprégnée par le geste monothéiste et la passion de la rationalité, notre civilisation est en effet constamment sujette à une fièvre totalisante. C’est là, exactement, que git le vice. Au lieu où Michel Serres situe l’origine du pouvoir, là où le local prétend au global.

Ultimement, cette pensée politique et sa fondation dans une ontologie du lien conduisent les auteurs à reformuler le sens du communisme, qu’ils placent au cœur de toute révolution à venir. S’éloignant de toute vision instituée du communisme, en particulier au sens d’une (ré)appropriation des moyens de production ou – pire – des flux d’argent, car ils comprennent que cela ne serait rien d’autre que l’assurance de poursuivre l’entreprise de destruction, sous couvert d’une nouvelle fiction universaliste, au nom d’un nouveau « Bien de l’Humanité ». Il ne s’agit en rien de gérer collectivement et équitablement un patrimoine commun, mais de faire émerger et de cultiver des communautés, des coappartenances des humains entre eux et avec le monde qui les entoure. Le communisme du Comité Invisible, c’est celui de la communauté et non du commun.

Cela reste vague, mais c’est prometteur. Et cela permet de sauver bien davantage que la contestation violente. Ce lien de communauté, ces agencements irréductibles à la somme des individus, c’est précisément là que réside l’efficace des modes de pensée indigènes. Ce refus de dissocier son existence individuelle, la singularité anthropologique, de celle des esprits des bêtes, des plantes et des lieux qui tissent mon monde, mon Umwelt. Un monde à la fois totalement « humain » et totalement « naturel ». Ce que j’ai identifié ailleurs comme la capacité de « faire peuple au-delà de l’humain »*. En définitive, ce qu’il manque à l’analyse, c’est une écologie et une sémiologie au sens d’Eduardo Kohn (dans un livre** mentionné brièvement par les auteurs).  Une écologie des liens et dépendances souterraines entre les humains, les vivants, les paysages… Une science de la résilience et de l’adaptation. Qui recode localement ce que le Capital décode globalement. Qui démontre combien le capitalisme peinera à survivre à sa propre logique. Mais qui ne nous garantit pas contre l’ampleur des destructions qu’il infligera aux écosystèmes et à ceux qui en dépendent. Être capable d’articuler les connaissances et les pratiques qui augmentent la résilience de ces communautés, qui font de l’interdépendance une insulte à la face du capitalisme et de ses médiations technologiques, une contagion qui nous rend inexploitable, un parasite pour le Prédateur, une extension du domaine de la symbiose. Tout cela suppose aussi de résister à la séduction inflammable de Maintenant. Non pas contre l’insurrection. Mais contre l’aveuglement qui l’empêche de détecter ses alliés. Se méfier de la défiance, lorsqu’elle devient une théorie générale.

Non, il ne faut pas tout brûler. Même si le capitalisme a tout infesté. Il faut parier sur la patience et l’obstination de ce qui nous constitue, et se rebelle d’avance à la description mercantile et individualiste qui cherche à le régenter. La sensation, qui prolonge notre être dans notre Umwelt vivant. L’attachement, qui refuse la médiation entre nous et ceux que l’on nomme « fils », « mère », « ami ». Les symbioses microbiennes, pollinisatrices, écosystémiques, qui tissent secrètement notre santé, nos goûts, nos paysages et nos histoires. Car notre (seul) espoir, et il faut s’y tenir, c’est que le capitalisme ne soit pas aussi puissant ni aussi prégnant qu’il en a l’air. Et que l’insurrection n’est pas seulement localisée aux avant-postes des manifestations parisiennes. Mais qu’elle couve partout, portant son action corrosive sur les rouages de la machine techno-économique qui veut nous réduire en poussière de données et de plus-value.

Alors : se rappeler que « maintenant » n’est pas seulement la transparence de l’instant. C’est aussi le participe présent de maintenir, et le rébus d’une « main tenant ». Au-delà des coups d’éclat insurrectionnels, il est urgent et nécessaire que les « maintenant » hétérogènes et pluriels se tiennent la main pour élargir le cercle de la résistance. Il est urgent de tenir.

* Voir L’impératif indigène.

** Comment pensent les forêts, 2017 (2014).

Comité Invisible, Maintenant; 2017 (La Fabrique).

Auteur : symbiosphere

Biologiste et historien de la philosophie belge d’ascendance celte. Né en même temps que la crise pétrolière. Se revendique du courant alterdarwiniste et de la théologie des puissances intermédiaires confuses. Herboriste néopaïen, confesse une croyance à faible intensité en un Dieu unique et croit encore moins en l’Homme, mais bien à la multitudes des interactions et des esprits qui criculent entre la croûte terrestre et la voûte céleste, ainsi qu’aux chants et prières qui les flattent ou les agacent. Libéral pour les pauvres et socialiste pour les riches, juste pour rééquilibrer. Lance en 2016 une réflexion symbiopolitique en vue de renouer des alliances entre les populations humaines, végétales, animales et microbiennes contre la menace des biorobots et l’impérialisme technoreligieux de l’Occident capitaliste. M.L. : « Tout ce qui précède est vrai sauf ma nationalité, car la Belgique n’existe plus assez pour me nationaliser. »

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