Brève anthropologie de nos capacités de résistance à l’exploitation capitaliste.

Progressisme, grands monothéismes, sagesses orientales, animisme non-moderne… Je propose ici une petite évaluation pragmatique de leurs potentialités de résistance à la modernité capitaliste.

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L’exercice est périlleux et sans doute discutable, mais il permet de clarifier un débat possible et de donner un outil pragmatique pour ceux qui s’engagent dans une démarche de résistance. Je procède donc ici à une esquisse de caractérisation des grands ensembles anthropologiques et culturels à partir des ressources qu’ils donnent à ceux qui mettent en doute le récit historique et politique qui accompagne le déploiement de l’ensemble de pratiques d’exploitation et de domination des humains et du réel que l’on appelle capitalisme.

1. La mobilisation du concept de Progrès par l’individualisme moderne.

Le Progrès a la force d’une évidence. Qui trouverait légitime de s’opposer au Progrès, à moins d’endosser la qualification peu flatteuse et toujours psychologisante de « conservatisme » ? Si je suis si souvent méfiant face aux récits qui mettent en scène le héros du Progrès, c’est parce qu’il est trop souvent accompagné de la pensée paresseuse que ce progrès s’imposerait de lui-même, diffusant sa propre lumière dans l’esprit humain. Cette pensée s’accompagne de l’idée que « l’on ne peut aller à l’encontre du progrès, à contre-courant de l’histoire ». Or, cette histoire qui se déroule avec tant de panache, c’est bien celle des vainqueurs, celle de la domination et de l’exploitation capitaliste et de son modèle supposément libéral, destinés avec le soutien de la science et de la technique à rationaliser le monde et contrôler la nature en s’appuyant sur les seules forces du génie individuel et de l’avidité égoïste. La philosophie qui accompagne ce déploiement historique et règne sans partage sur l’intelligence occidentale, ce n’est rien d’autre que l’individualisme. Comment ne pas voir que cet individualisme est un instrument qui met à mal nos capacités de résistance en nous apprenant qu’il est « normal » et légitime de penser à son propre intérêt en toute circonstance ? Le modèle moral du capitalisme, abondamment relayé par les médias, les discours de marque et aujourd’hui les puissants réseaux sociaux, est un modèle qui favorise tout ce qui met à mal ce qui fait tenir ensemble les humains, entre eux et avec leur milieu. Les syndicats sont vus comme de pesants vestiges du passé, les croyances religieuses seraient au mieux un droit privé à s’illusionner soi-même, la défense des traditions et des milieux de vie appartiennent à la sphère sympathique de l’environnementalisme, destiné à maintenir un échantillon de la diversité du vivant dans un musée à ciel ouvert fait de réserves naturelles ou dans des éprouvettes d’ADN. Le Progrès individualiste, comme figure de libération de l’individu à l’égard de tout ce qui l’attache est un puissant moyen de fabriquer des humains qui seront de plus ou moins bonne humeur, mais en tout cas pas en capacité d’opposer leurs agencements sociaux et naturels à la logique d’exploitation capitaliste.

2. Les alternatives monothéistes au discours moderne

Je ne vais pas détailler le cas du monothéisme, dont j’ai abondamment parlé ailleurs. La raison en est que j’associe ce modèle au précédent, dont il est à la fois le moule original et l’alter ego concurrent. Dès les premières pages de l’ancien testament, le caractère d’autorité sans partage auquel prétend la Vérité monothéiste et le droit qu’elle donne sur la nature sont affirmés de la manière la plus brutale et la plus impérieuse. Les résistances offertes par l’Église et le Coran sont, du point de vue qui nous occupe, des tentatives, certes légitimes, de subordonner le déploiement capitaliste à une autorité morale et à une vérité qui lui soient supérieure.

3. Les sagesses orientales et leurs avatars californiens

A première vue, la nébuleuse de pensées inspirées de près ou de loin par les théosophies orientales est vouée à fournir des armes plus efficaces pour la lutte contre l’exploitation capitaliste. Et il est vrai que ces pensées sont a priori incompatibles avec une philosophie basée sur le contrôle et l’exploitation de la nature et du vivant. Toutefois, le succès de ces sagesses dans le monde managérial et en particulier dans l’environnement californien de la Silicon Valley ne peut qu’éveiller notre vigilance. Si elles progressent avec tant de succès dans les élites occidentales, c’est parce qu’elles sont entièrement compatibles avec l’universalisme et l’individualisme ambiants. Elles s’accompagnent généralement d’une version futuriste du progrès, qui passe notamment par la revendication de droits pour les animaux et la prescription d’un végétarisme relativement dogmatique. Ces pensées qui combinent le primat de l’individuel avec le respect vague et généraliste de toute forme de vie, n’offrent guère plus qu’une résistance pacifique et somme toute intérieure aux processus d’exploitation capitaliste. Elles permettent de se rendre insensibles, de s’immuniser à l’égard de la pensée prédatrice qui agit le modèle capitaliste. Mais ce retrait a un potentiel de résistance limité. D’une part, il tend à déboucher sur une forme de fatalisme, d’aveu d’impuissance (conquérir la lucidité en renonçant à sa puissance d’agir étant la forme générique de ces sagesses). D’autre part, il est parfaitement compatible avec la logique de détachement individuel que le récit capitaliste met en œuvre, certes sous une autre forme.

4. Le modèle non-moderne des luttes indigènes

Le cas des sociétés non-modernes, qui survivent ça et là malgré la destruction de leurs habitats et le mépris universel qui est tendu à leurs « croyances » et « rituels », offre de toutes autres perspectives. Non pas simplement parce que les peuples indigènes auraient une autre « vision du monde », plus respectueuse de leur environnement et plus attachée aux traditions ancestrales. Mais parce qu’ils s’inscrivent dans des pratiques sociales et culturelles qui leur permettent de « faire peuple au-delà de l’humain » (ce point à été développé dans le texte L’impératif indigène). Faire peuple au-delà de l’humain, ce n’est pas verser dans un universalisme élargi, ce n’est pas davantage l’affirmation des droits individuels des animaux supérieurs. Cela revient à faire exister et à donner voix et droit à des entités non-humaines, vis-à-vis desquelles ces peuples sont engagés de telle manière qu’ils considèrent leur propre existence comme indissociable de celle de ces entités. Telle rivière, forêt ou colline, telles plantes ou animaux qui guérissent ou qui nourrissent sont vues comme pleinement « Cheyennes », « Inuit » ou « Ashuar ». Non pas en tant qu’ils seraient la ressource ou la propriété d’un peuple ni encore moins un bien commun de l’Humanité. Mais en tant qu’ils font partie et sont indissociables d’une manière d’être qui est  celle de tel peuple, trait qui se manifeste généralement par le fait que ces entités sont vues comme étant dotées d’un esprit, avec lequel il est possible d’entrer en commerce (le plus souvent par une discipline collective du rêve). Il me semble que cette approche non-moderne, qui échappe à l’attraction des grandes vallées de l’individualisme et de l’humanisme, qui est indifférente à l’axiologie du Progrès et aux récits historiques triomphaux (l’histoire n’existe ici que transitoirement, pour être dissoute dans une nouvelle stabilité résiliente), cette approche nous montre une voie de résistance à la destruction (fût-elle « créatrice ») et à la logique d’exploitation exponentielle du projet capitaliste.

Note en guise de conclusion

Si je devais clarifier ma pensée, je n’hésiterais pas à dire ce qu’est le Mal : le Mal est ce qui a pour vocation première de défaire les choses qui tiennent ensemble. Et par « les choses qui tiennent ensemble », je ne parle pas seulement des organismes biologiques, qui sont plus ou moins préservés, mais surtout des modes d’être au sens large des sociétés, métiers, syndicats, écosystèmes, ensembles culturels, enfin des multiples symbioses qui nous relient à notre environnement à travers la fermentation des farines et boissons, la cuisine, les façons d’habiter, de cultiver, de pâturer un monde qui n’a pas été fait par et pour nous mais qui requiert notre intelligence localement. Non pas qu’un monde sans destruction soit possible ou souhaitable. Mais une civilisation qui met la déconstruction au cœur de sa religion pratique relève d’une véritable culture de l’entropie, comme l’indique l’arsenal culturel et imaginaire mobilisé par le marketing et la technologie de confort, entièrement consacré à la dissolution des formes sociales au profit d’une collection d’instants intermédiés par des technologies qui assurent presque seules la continuité mémorielle du moi et capturent l’ensemble des interactions dans un réseau de transactions et d’échanges de données appartenant presqu’intégralement à quelques multinationales qui ont déjà réussi le tour de force d’être plus puissantes que les plus puissants Etats. Face à la définition du pouvoir comme prétention du local au global (Michel Serres), les sociétés prémodernes et non-modernes, polythéistes ou animistes, offrent le modèle de résistance le plus prometteur.

Auteur : symbiosphere

Biologiste et historien de la philosophie belge d’ascendance celte. Né en même temps que la crise pétrolière. Se revendique du courant alterdarwiniste et de la théologie des puissances intermédiaires confuses. Herboriste néopaïen, confesse une croyance à faible intensité en un Dieu unique et croit encore moins en l’Homme, mais bien à la multitudes des interactions et des esprits qui criculent entre la croûte terrestre et la voûte céleste, ainsi qu’aux chants et prières qui les flattent ou les agacent. Libéral pour les pauvres et socialiste pour les riches, juste pour rééquilibrer. Lance en 2016 une réflexion symbiopolitique en vue de renouer des alliances entre les populations humaines, végétales, animales et microbiennes contre la menace des biorobots et l’impérialisme technoreligieux de l’Occident capitaliste. M.L. : « Tout ce qui précède est vrai sauf ma nationalité, car la Belgique n’existe plus assez pour me nationaliser. »

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